Book

Sample of an upcoming book (French version only)

LIBAN - la trace inexpliquée
 
La soupe de fèves est brûlante, et chacun fixe son assiette en silence, le regard vague. C’est encore un de ces matins où on n’ose tirer le rideau, connaissant déjà la réponse. Depuis notre arrivée, Liban rime avec jour blanc. La maman d’Anouar le sait, nous sommes déçus et elle n’y peut rien, sinon nous réconforter avec ses bons petits plats. Labneh, Sfiha, Fata’ir… Autour de la table, le moral revient : après tout, certes le temps est maussade, mais l’enneigement est exceptionnel.
 
Pas plus tard qu’hier, la montée depuis Beyrouth avait été une véritable épopée à elle toute seule ; nous avions même du la différer de quelques heures tant les conditions météo étaient médiocres. Une limite pluie-neige flirtant avec les derniers faubourgs de la ville, des routes paralysées par cinquante centimètres de flocons gluants… le premier contact avec la Suisse du Moyen-Orient penchait ostensiblement du côté helvète de la métaphore. Lors de notre assaut vers les collines, juste devant nous, un colonel libanais trop pressé avait envoyé sa berline en tête-à-queue. Pas contrit pour un sou, il avait immédiatement mis les autres automobilistes à contribution pour le dégager… et voilà six skieurs français qui défont leurs bagages, et se retrouvent à pelleter dans l’obscurité pour libérer le passage !
 
Sur le palier de la maison, l’altimètre indique mille deux cents mètres. On enfonce jusqu’au genou dans une neige humide. Après avoir imperméabilisé le pelage collé sous les semelles de nos skis, nous faisons nos premières conversions entre les maisons en pierre de Qornayel. La brume se charge de l’ambiance : nous nous élevons dans une fantasmagorique forêt de pins parasols encroûtés de givre. Le vent et le manque de visibilité nous interdiront de nous aventurer plus loin. A la descente, je bénis mes skis paraboliques qui font merveille dans cette couche lourde. Trempés, nous rentrons au village pour le goûter.
 
Entre deux qatayef, sortes de pancakes à la crème et aux pistaches, je jette un œil à la télévision, tentant vainement de déchiffrer les prévisions météo (de droite à gauche)… Le temps s’annonce capricieux et il faudra certainement s’armer de patience. Le narguilé et l’arak, le pastis local, nous y aideront.
 
Le troisième jour sera le bon. Nos affaires ont à peine séché sur le poële familial que nous quittons en trombe la maison d’Anouar pour rejoindre la petite station de ski de Zemmour. Notre monospace américain s’épuise dans le dernier kilomètre, le bas de caisse entravé par des paquets de neige. En face de nous se déroule sur plusieurs kilomètres la face Ouest du Djebel Sannine. Dans notre dos, nous sentons une présence. Elle est là, magnifique : la Grande Bleue.
 
Insolite caravane, nous louvoyons entre des dunes de neige, les sens désorientés par cette brise aux parfums venus d’une latitude inhabituelle, par cette géologie particulière, aux reliefs karstiques. Galvanisés par plusieurs jours d’attente, nous progressons rapidement jusqu’à l’arête panoramique, plâtrée par l’air du large et déjà ourlée de nuages. Vers l’Est, un gros cumulus nous prive de la vue sur la plaine de la Bekaa.
 
Le versant Ouest du Sannine reste généreusement ensoleillé. Nous nous trouvons tout en haut de la mythique Grande Coulée, une vaste pente à trente cinq degrés sur près de mille mètres. La neige est belle, encore fraîche et à peine léchée par la chaleur. Les spatules ne se le font pas dire deux fois. Dans cette immense concavité tournée vers la Mediterranée telle un amphithéâtre, nous calligraphions quelques arabesques à l’encre de notre adrénaline. Au terme d’une godille ininterrompue, nous rejoignons les vignes et le village de Beskinta, où nous déchaussons sous le regard interloqué des habitants. Voilà, pensai-je, nous avons déjà remboursé le billet aller…
 
Le lendemain, nous partons pour le Sud. Sur la route, l’armée syrienne se rappelle à notre présence en permanence : nous doublons des camions vétustes à l’échappement pestilentiel, esquivons du regard des camps sommaires où des soldats, torse nu, se font infliger une série de pompes dans la neige boueuse. Dans la plaine de la Bekaa, nous faisons profil bas au pied des chars stationnés aux checkpoints. Vitre baissée, Anouar nous rassure : la voie est libre.  Vers midi, nous découvrons le village de Rachayah, écrasé par un ciel laiteux, dominé par l’échine majestueuse du Mont Hermon.
 
Peu de montagnes du globe sont autant chargées d’histoire : lieu de la Transfiguration, actuelle frontière entre Liban, Syrie et Israël, le Mont Hermon est coiffé par un poste d’observation de l’ONU. Ce sommet, que l’Histoire a placé aux confins des cultures et des conflits, domine le plateau du Golan, territoire syrien occupé et administré par Israël depuis  la guerre des Six Jours.
 
Mounir, notre hôte à Rachayah, est intarissable sur son village et son pays. Son café est fameux, mais les skieurs que nous sommes sont attendus ailleurs. Il est treize heures, un horaire indécent pour commencer une ascension, qui plus est lorsqu’elle compte presque deux mille mètres de dénivelée. Nous prenons congé le plus poliment possible, et quelques minutes plus tard, le sifflement régulier de nos peaux trouble le silence des vergers d’oliviers. Il fait grand beau, nous sommes totalement seuls… Et soudain, un coup de tonnerre.
 
Chacun s’arrête, scrute le ciel, dévisage la montagne… et parvient à la même conclusion : cela ne pouvait être qu’un coup de canon ! J’émets l’hypothèse d’un exercice : tout le monde acquiesce, mais les tirs reprennent et s’intensifient. Debout sur mes skis, en terrain découvert  et en pays inconnu, je me demande vraiment ce que je suis venu faire ici.
 
Alors que le silence est revenu, nous regardons nos instruments : la nuit tombe dans deux heures, et il nous reste six cents mètres à gravir. Avalant quelques figues à moitié gelées, je me lance dans notre trace raidie par l’impatience. Daniel, sonné par une forte fièvre, n’a pas voulu renoncer à ce sommet « majeur » et se fait violence à grand renfort de paracétamol. Le mont Hermon, plus biblique que jamais, se drape dans un décor de nuages dorés.
 
La neige se durcit, annonçant le sommet. Quelques barbelés affleurent. La pente se couche enfin. Et là, telle une base antarctique, le poste de l’ONU apparaît, haubané de toutes parts et prisonnier d’une gangue de glace. Un homme nous observe : il s’approche. c’est un Autrichien. Avec ses sept compatriotes, il est en mission pour six mois. Dans l’air glacé, j’articule quelques mots d’allemand. Je ne sais définitivement plus où j’habite.
 
Le soldat me raconte qu’il a tout son équipement de chasseur alpin. Je comprends enfin ma vision de tout à l’heure, que j’avais mise sur le compte de la fatigue. Au milieu de la montagne, j’avais cru discerner un « S » familier, mais m’étais ravisé. Si un skieur avait parcouru la pente, nous aurions forcément vu ses traces sur la route conduisant au village… C’était sans compter sur ce militaire qui, à ses heures perdues, skie la montagne sur sa seule partie supérieure !
 
L’instant est captivant, mais il faut déjà penser à redescendre. Une interminable combe rongée par la nuit violacée, un froid vif où chaque étoile se fait aiguille d’une séance d’acupuncture céleste, le hurlement lugubre de chiens qu’on n’imagine pas tenus en laisse… le Mont Hermon tient toutes ses promesses.
 
Il neige dru quand nous quittons Rachayah. La fenêtre météo fut étroite, et cela s’ajoute à notre satisfaction du sommet. Une voiture passe, leurs occupants baissent la vitre, le pouce levé : la nouvelle de notre ascension hivernale a déjà fait le tour du village. Le père de Mounir, un solide vieil homme vêtu d’un costume noir traditionnel qui contraste avec une épaisse moustache blanche, nous propose d’emporter en souvenir un pot de dibs, cette curieuse confiture de raisin à l’argile. Nous quittons à regret ce fief de la culture druze, dont nous n’avons que touché du doigt les nuances et les subtilités.
 
Quelques heures plus tard, à l’autre bout du pays, les églises de Bcharré annoncent notre arrivée en territoire maronite. Nous serpentons entre deux murs de neige de trois mètres, jusqu’au terminus de la route des Cèdres. Les derniers survivants de plusieurs siècles de déforestation forment un bosquet à la fois imposant et émouvant. Ils sont cernés par un formidable cirque rosi par le couchant. Par-delà la crête, un sommet nous lance un dernier appel : le Qornet es-Saouda, point culminant du Liban.
 
Vers neuf heures, après un dernier café à la cardamome, nous montons le long de l’antique télésiège monoplace qui semble se languir  d’improbables clients. Plus haut se dévoile un désert d’altitude fait de  vagues de neige et de creux glacés, parmi lesquels émerge un dôme pelé par les vents. Six kilomètres de plat gardent l’accès au Qornet es-Saouda.
 
La neige cède la place à un terrain caillouteux. On ne peut plus monter davantage. Nous y sommes. Mon regard se perd vers la plaine de la Bekaa, les montagnes arides de l’Anti-Liban, les nuages qui bourgeonnent au-dessus de Byblos et de Tripoli. Je pense à la dernière descente qui nous attend, encore une de ces immenses pentes gavées d’espace et de cette neige mi-hivernale, mi-printanière dont ce petit pays a le secret. Et déjà, je sens poindre la nostalgie de ces quelques soirées passées sur les tapis, au son de l’oud, au cœur de l’hiver libanais.